Serge Lecomte dévoile ses motivations et sa stratégie de campagne

Rédigé le 12/01/2021
Propos recueillis par Béatrice Fletcher

Président du Poney Club de France depuis 1982, puis par la suite de la Fédération Française d’Equitation depuis 2004, Serge Lecomte, 70 ans, cumule un total de 38 ans aux commandes d’une instance fédérale. S’il était élu le 18 mars, il partagerait le record de longévité à cette fonction avec le président de la fédération de karaté, récemment élu pour la 6ème fois. En attendant, Serge Lecomte a bel et bel débuté sa campagne, hier il était avec les présidents des comités départementaux d'équitation d'Ile de France au centre équestre de la Cartoucherie à Paris pour défendre son bilan et parler d'avenir tandis qu'une partie des centres équestres franciliens étaient conviés en visio conférence. L'Eperon en a profité pour aller à sa rencontre.

Qu’est-ce qui vous motive à briguer un nouveau mandat ?

J’ignorais que c’était le sixième (sourire), mais on a la limite de son dynamisme et de sa bonne forme. Je suis toujours autant motivé par tout ce qui concerne le cheval, le développement de la fédération, et j’ai surtout envie que me succèdent des vraies compétences. J’avais préparé ma succession pour ce mandat là, mais finalement toute l’équipe a souhaité que je me présente. Il est bien évident que je vais largement soutenir ceux qui ont déjà mené à bien une vie professionnelle positive et se sont engagés pour les autres bénévolement, qui ont les compétences de diriger une fédération et de me succéder, car ils sont au cœur du système, et non ceux qui attendent de la fédération un salaire ou une carte de visite. La fonction de président a toujours été bénévole, je n’ai jamais reçu un salaire ni un quelconque avantage. C’est peut-être une erreur, mais j’ai fait adopter dans les derniers statuts la rémunération du président, pensant qu’un complément de revenu en provenance de la fédération pour un professionnel ou un cavalier à la retraite serait logique. Si  cette mesure devait se transformer en plan de carrière,  je regretterais ma décision.  

Souhaitez-vous clore votre présidence en beauté par les JO de 2024 ?

J’avais annoncé pour mon précédent mandat que si Paris n’avait pas les JO, je ne me serais pas représenté, et que si nous les avions, je voulais mettre à profit cet événement si particulier par rapport au reste du monde sportif pour placer le cheval au cœur du sport. C’est une réelle chance. Je ne suis pas satisfait que le site ne soit pas pérenne, n’importe quel autre endroit aurait été préférable. Quoi qu’il en soit, à nous de tirer le maximum de l’événement. En l’absence d’héritage, nous ferons en sorte d’avoir de larges compensations dans d’autres domaines, dont la promotion de nos activités et le développement de la compétition, qui constitue une démarche de progrès au sens large.   

Pourquoi vous être déclaré au dernier moment ?

Franchement, je suis un peu gêné de déclarer ma candidature alors que depuis huit mois je consacre toute mon énergie à tenter de régler au mieux les problèmes liés à la crise sanitaire, et non à me soucier de mon propre avenir au sein de la fédération. Parler de soi et solliciter les soutiens et les votes me paraît à la limite de l’indécence devant l’urgence quotidienne de la crise. Les clubs sont  en difficulté pour recevoir le public, de même que les cavaliers de compétition et les organisateurs, lourdement pénalisés. 

Avez-vous encore de nouvelles idées ?

Bien sûr, et sur tous les sujets. Certains dossiers me tiennent toujours à cœur, comme le taux de TVA réduit que je passe mon temps à expliquer aux élus depuis des années. Les deux grandes missions d’une fédération sont simples. La première consiste à développer le nombre de cavaliers, car plus on est nombreux, plus l’équitation est forte, mieux les professionnels en vivent, et plus on peut développer les activités. L’autre mission consiste à gagner des médailles et à rechercher la performance sportive. Tout le reste n’est que de la stratégie pour y parvenir.  Nous avons encore un travail considérable à accomplir. Notre tâche se décline en trois phases. Préserver tout  ce qui a été fait depuis 25 ans pour que la fédération soit ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire plutôt opérationnelle, se relever de la crise pour que les cavaliers et les clubs retrouvent une situation normale, et œuvrer à tous les projets de développement pour la suite. 

Quels seront vos axes prioritaires ?

Les projets doivent être simples. Dans ce nouveau mandat, j’entends mener à bien deux grands challenges. Le premier est d’aller vers un million de licenciés, de transformer davantage de piétons en cavaliers, grâce à la créativité des uns et des autres. L’autre projet concerne toute la chaîne de compétition mais pas uniquement le haut niveau et les médailles. Il faut que dès les premières heures, tout cavalier  soit motivé à faire un exercice qui l’amène à faire un effort sur lui-même, sur les autres, et à progresser. La compétition est à l’équitation ce que la recherche est à l’industrie. Pour progresser, il faut se fixer des challenges en permanence. Je souhaite également donner aux cavaliers un projet pour les fidéliser, mieux structurer les clubs et améliorer la démarche vis-à-vis de notre public. La formation professionnelle est également un axe important. Elle est du ressort de l’état, nous avons la chance d’avoir un diplôme d’état, il nous appartient de le protéger et de l’améliorer, mais aussi de faire progresser nos enseignants dans leur cheminement professionnel.  Les animations fédérales, disciplines et championnats sont également des aspects essentiels sur lesquels nous ferons un travail de fond. Le brassage de cavaliers de toute la France lors de compétitions est indispensable, notamment pour les catégories amateurs. Le tourisme équestre correspond à la bonne image de l’équitation que nous devons développer. Toutefois, plus de 500 000 chevaux sont hébergés chez des particuliers, pour 250 000 dans les établissements équestres. Il nous faut faire face à cette situation, et apporter un vrai service à cette population, que ce soit les professionnels ou les amateurs isolés. De plus, je tiens à dire que je suis en faveur de la décentralisation à 200%, grâce aux élus locaux. Je suis d’accord pour décentraliser tout ce qui sera mieux fait et coûtera moins cher. Concernant le bien être des chevaux, c’est un sujet à prendre avec pragmatisme et non sensiblerie. Les chevaux, comme les salariés et les enseignants sont plus efficaces et agréables lorsqu’ils sont heureux. Sur le sujet des abus sexuels, je tiens à souligner que la fédération a fait un travail extraordinaire notamment grâce à des spécialistes, à l’aide à la construction des dossiers de plaintes, en lien avec le ministère. Malgré tout les choses ne suivent pas et je regrette que notre fédération soit pointée du doigt alors qu’il s’agit d’un problème présent dans tous les pans de la société, y compris les familles. Par ailleurs, ma démarche est pleine et entière envers ceux qui font du social et créent de l’économie et de l’emploi. Sur les relations internationales, nous devons encore affirmer notre savoir faire à l’étranger.  

Allez-vous opérer un changement d’équipe ?

A chaque fois je rajeunis l’équipe, ce sera le cas cette fois encore, mais en aucun cas il ne peut s’agir de novices. Je tiens à saluer les personnes qui m’ont accompagné depuis toutes ces années. Je pense à Emmanuel Feltesse, Philippe Audigé, Jean Luc Vernon, Frédéric Morand et quelques autres, qui ont les compétences de me succéder à la tête de la fédération car ils sont au cœur du système, ont donné bénévolement de leur temps et de leurs forces pour développer l’équitation.  Je choisirai des jeunes mais aussi des anciens qui savent tenir la maison, d’autant que ce mandat est particulier, avec deux JO, et toute la déclinaison qu’elle suppose en France. La vraie concurrence se trouve à l’extérieur de notre sport. Toutes les fédérations s’appliquent à développer des produits pour accaparer du monde. L’équitation et sa connotation nature doivent rester à la pointe des activités sportives. 

De quoi êtes-vous le plus fier sur l’ensemble de vos mandats ?

J’ai du mal à répondre à ce genre de questions car je regarde plutôt vers l’avant que derrière moi, mais je dirais que je suis fier d’avoir conservé l’unité de la fédération, ce qui n’était pas évident et ne l’est toujours pas car les envies de sortir de la fédération, de la morceler, de transférer son pouvoir aux régions, ce qui serait un préambule à sa division, sont nombreuses. Le deuxième sujet de fierté est d’avoir consolidé la place des clubs au cœur de la fédération car ils constituent les véritables moteurs du système. Dans mes activités personnelles, professionnelles et fédérales, je me suis fixé comme devise, voir vite et voir loin, elle sera encore d’actualité dans les quatre ans à venir.

Quels ont été les moments les plus difficiles ?

Incontestablement la crise sanitaire. Tout s’écroule. Tout le monde parle de la bonne santé de la fédération parce que je pense que mon équipe et moi l’avons plutôt bien gérée, mais d’un seul coup nous devons faire face à 30% de recettes en moins. Heureusement, nous avons fait des prévisions et des provisions pour traverser cette période la plus dramatique de l’histoire de l’équitation à laquelle beaucoup de clubs doivent faire face. La vraie rentrée aura lieu en septembre prochain, nous devons tous être en première ligne pour faire revivre l’équitation le mieux possible. La période 2004-2006 (mise sous administration judiciaire ndla) ne nous a pas empêchés de travailler ni d’imaginer l’avenir. Honnêtement, cela n’a pas été un problème. 

Considérez-vous les autres candidats comme stimulants ?

En présence d’un vrai candidat de poids et d’expérience,  je considèrerais les autres candidats différemment. Les deux candidats en lice avancent de vraies contre vérités, que ce soit sur la communication, la gestion du Parc Fédéral, la formation professionnelle, la transparence ou la démocratie qui est pourtant bien réelle car ce sont les dirigeants d’établissements qui prennent les décisions. Leur discours dénote un manque d’expérience  évident. Ils ne savent pas du tout à quoi s’attendre. La FFE c’est 150 personnes, du travail quotidien, une omni présence animée d’une volonté d’accompagner tout le monde. D’ailleurs je suis étonné de ne pas voir davantage de candidats potentiels avec plus de poids. Remarquez (sourire), ils sont rassemblés dans mon équipe depuis longtemps et attendent leur tour. Je suis très inquiet de la façon dont les clubs peuvent se laisser séduire par des sujets qui n’existent pas, évoqués par des gens qui prétendent faire mieux que tout ce qui a déjà été fait. 

Quelle est votre stratégie de campagne ?

Elle est directe. Les gens me  connaissent depuis longtemps et savent ce que je suis capable de faire. Certains me trouvent trop brutal, mais j’essaie de faire les choses vite, car j’ai beaucoup à faire. Je vais exposer les enjeux importants de la fédération, expliquer le risque d’éclatement de son unité, et travailler sur plusieurs projets qui permettent à la fois d’atteindre la performance et du développement du nombre de cavaliers pour pouvoir accompagner les clubs au mieux. 

Pensez-vous que le projet de démocratiser l’équitation soit une réussite ? 

Il n’y a pas de grand sport s’il n’est pas populaire.  Pour avoir un sommet très haut, il faut une base solide et élargie. Si le cheval n’est pas bien considéré dans les familles françaises, s’il ne bénéficie pas d’une écoute bienveillante de la part du public et des élus, nous n’existons plus. Sans une base populaire large et consensuelle pour exister, l’élite n’est qu’un microcosme que tout le monde ignore. Il nous appartient de ramener le cheval et l’image de l’équitation au cœur des foyers. Il faut crédibiliser la présence du cheval dans la société, comme nous l’avons fait avec notre campagne publicitaire à l’automne, qui a d’ailleurs remporté le concours de la meilleure publicité télévisée 2020. 

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Pour en savoir plus sur les programme de Jacob Legros et de Anne de Sainte Marie, retrouvez les deux articles qui leur ont été consacrés dans les numéros 387 et 386 de L'Eperon. 

Photo : Serge Lecomte
Crédit : Béatrice Fletcher