Jean Brohier, l'un des grands personnages de l'élevage français, s'est éteint

Jean Brohier, l'un des grands personnages de l'élevage français, s'est éteint

Rédigé le 27/07/2020
Paul Dubos

Quelques mois seulement après la disparition de son frère Georges, Jean Brohier s'en est allé à l'âge de 94 ans. A travers le Haras de Tamerville, il laisse une trace indélébile dans l'histoire des sports équestres français et tout particulièrement de l'élevage normand. L'Eperon adresse ses plus sincères condoléances à sa famille et son entourage proche.

En janvier 2002, L'EPERON (n*209) consacrait son reportage élevage à la famille Brohier. Retrouvez quelques extraits de cet article écrit par Paul Dubos.

"Jean Brohier, éleveur au Haras de Tamerville à Saint-Côme du Mont est le plus connu de la famille, à la fois partie qu’il fut un excellent cavalier pendant une trentaine d’années, puis un éleveur non moins performant, naisseur de nombreux cracks dont le célèbre Narcos II qui a largement contribué à l’expansion et à la renommée de la maison.

Jean, né en 1926, est donc le deuxième des quatre enfants d’Alfred Brohier. Jean, qui a appris à monter très jeune, s’est marié en 1953 avec Madelaine Groult, femme capable et agréable, que tout le monde connait sous le plaisant diminutif de « Mado », dont les parents, agriculteurs dans une commune proche, élevaient  des Trotteurs. Jean et sa jeune épouse s’installent dans une maison voisine de Pierreville. Ils exploitent une ferme très morcelée et dispersée, consacrée à la production laitière complétée de quelques chevaux. Jean fait valoir ses talents de cavalier en préparant les jeunes chevaux familiaux, mais aussi ceux d’amis propriétaires comme par exemple Roger Villault, entrepreneur à Caen. « Il achetait des poulains et des 3 ans et me les donnait au travail. A cette époque, on avait du personnel pour traire, et le cheval et les concours occupaient plus de la moitié de mon temps, saut d’obstacles mais aussi complet, très pratiqué en Normandie. C’était une bonne école, le cross, c’est la science du train. Je me souviens aussi d’avoir gagné le Critérium des 4 ans avec Ritournelle C, je partais le dernier et j’ai battu au chrono Georges Calmon qui montait Rocket, il a été surpris. » Puis vont s’enchainer de 1960 à 1976 les Nationaux avec Oh La Belle (« qui passa 2m en 1965  au concours de Carentan »), Starlette (« fille de Ma Pomme et bonne jument avec qui j’ai eu du plaisir »), Uri (« le propre frère d’Almé, ce n’était pas mon type de cheval, il sautait en force ») qui appartenait à Roger Villault, ou encore plus tard Allegro (« un autre produit de Ma Pomme qui fut ensuite vendu à Chabrol avec qui il tourna en CSI dès sept ans »). Mais c’est surtout avec Krichna, la fille de la fameuse Vergonne achetée par son père dans une « vendue » et qui allait devenir la jument de base de l’élevage d’Alfred, que Jean s’ouvrit la porte des internationaux. En 1961, Jean et Krichna sont sélectionnés pour Madrid où ils termineront 2e de la Coupe des nations (...)

Parallèlement, Jean va constituer son propre élevage (son père poursuit le sien de son côté), en achetant deux jument en 1959 puis en partant en 1962 s’installer en location sur la ferme actuelle de Saint-Côme du Monde plus grande et mieux structurée (il l’achètera en 1976). « J’avais constaté que les meilleurs chevaux de concours étaient issus de Foudroyant II et de Furioso, j’ai donc cherché des filles de ces Pur-sang. J’ai d’abord acheté Il Pleut Bergère (…) qui n’était autre qu’une des filles de Vergonne, née avant que celle-ci ne soit achetée par mon père. Cette souche originaire de chez M. Louis Aubert près de Saint-Sauveur-le-Vicomte, s’est donc retrouvée présente dans nos deux élevages. J’ai aussi acheté la même année Ma Pomme (Furioso) chez Alfred Lefèvre, elle avait trois ans. Sa propre soeur Pomone B n’était évidemment pas connue puisque plus jeune. D’ailleurs le naisseur, M. Antoine Nail dans la Sarthe m’a téléphoné un jour pour me proposer Pomone B. Je lui ai dit « Je viens la voir demain » mais dans l’entre temps le directeur du club d’Alençon M. Lemaître l’a achetée. Elle a ensuite été montée en épreuve par René Ballet puis achetée par la fédération pour d’Oriola qui est  devenu champion du Monde avec à Buenos Aires. Ma Pomme a bien tourné en particulier en complet. Elle a aussi passé 2m et gagné le Grand Prix des régions à Fontainebleau. Je l’ai croisée avec Quastor et j’ai eu Fair Play III, qui fut mon premier étalon. Mon objectif de départ était de croiser ces deux souches entre elles : Foudroyant x Furioso. Il Pleut Bergère, elle, est allée à Tanael d’où Gemini. J’ai donc pu croiser mes deux souches en mettant Gemini à Fair Play, ce qui a donné trois propres-frères : Larry II, Mazarin puis Narcos II » Excusez du peu… Larry, exporté en Italie, a été longtemps un pilier de l’équipe nationale de sait d’obstacles avec Graziano Mancinelli ; Mazarin a été exporté pour un prix déjà conséquent pour l’époque aux USA où il a également concouru au niveau international, et Narcos II a fait la gloire et assuré l’aisance financière de son propriétaire qui n’hésite pas à dure « Narcos II est le cheval de ma vie » (…) Son frère utérin Quat’Sous, magnifique bai cerise avec beaucoup d’expression , né  de Kayack, a écrit lui aussi quelques belles pages du livre d’or des Brohier sous la selle de Denis (le fils de Jean, ndlr) puis d’Edouard Couperie. Il avait un ISO 178, avant de partir poursuivre sa carrière sportive et de reproduction sous d’autres cieux (…)

Préparer l’avenir 

En 1991, Jean, alors âgé de soixante-cinq ans, et son épouse Mado ont constitué avec leurs deux enfants, Denis et Elisabeth, la cadette, un groupement foncier agricole désormais propriétaire des terres du haras, soit près d’une centaine d’hectares (…) Jean et Denis, installé agriculteur à son propre compte en 1978, en reprenant les terres laissées libres par son grand-père Alfred, ont décidé de mettre en commun leurs moyens de production en constituant la SNC Brohier. Ainsi la passation de pouvoir se fait progressivement et si Jean continue à gérer les cartes de saillies et à assurer pas mal les relations publiques, il se consacre de plus en plus à son jardin et à la chasse, son autre passion. (…) Jean a reçu il y a quelques mois le Mérite agricole. Jean remerciant l’assistance de lui avoir témoigné autant de sympathie concluait avec sagesse mais non sans une certaine émotion : « J’ai le sentiment que la vie d’un homme passe vite surtout quand on la vit avec passion »».

Photo : Jean Brohier
Crédit : Valérie Thévenot